L'abbaye d'Echourniac est perdue dans la forêt. On se range au milieu d'un chemin parmis les arbres avec la camionette pour passer la nuit. On coupe le moteur. Il est huit heures on va peut-être
entendre les cloches sonner compiles (20h). Il fait beau. C'est très doux. Une photo ici
La route est sèche. Il fait froid. Le vent sans ses feuilles se fait très discret. Loin des moteurs et loin des voix, j’écoute penser ma tête rythmée par ma démarche. Mes chaussures font un
petit scrouitche à chaque pas. Ou plus exactement un pied sur deux. C’est la gauche qui est coupable. C’est un beau contretemps. Ma besace l’accentue de temps en temps avec un petit cling
métalique. Je ne me souvenais pas que je faisais autant de bruit en marchant. Mon pantalon me prévient si mes jambes deviennent distraites : froutche froutche. Je rectifie ma démarche. Le
froutche disparaît, et je peux enfin écouter avec attention le rythme de mon corps et celui de ma pensée. Scrouitche…cling…scrouitche….cling.
La ville et son activité humaine ne sont qu’un souvenir muet.
Avoir trop de bruit autour de soi semble effacer le bruit de la pensée. Pas les souvenirs, pas les enregistrements sonores quotidiens, mais le son de la machine, de la mécanique du cerveau et des
tympans. Le bruit que les sourds doivent sûrement entendre.
Je croise un petit vieux avec sa canne. Ses rides augmentées par le froid me racontent que l’endroit est très joli et rend heureux tous les promeneurs. Elle s’apprêtent à me dire autre chose mais
leurs voix très discrètes sont couvertes par le souffle du vieil homme qui me dit bonjour. Nos regards se touchent et nos chemins se croisent. J’ai le sentiment de déjà le connaître un peu.
Je me souviens d’une histoire, ou d’une légende car je ne sais si elle est vrai. Un duc très riche voulait obtenir un portrait de l’abbé de Rancé, célèbre aujourd’hui pour ses écrits sur le
silence. Nous sommes en 1626, et l’abbé, alors âgé de 70 ans, est malade et n’a aucune estime pour les images. Il refuse donc tout net. Le duc trouve alors un peintre à qui il demande de se
présenter chez l’abbé, désireux de le rencontrer, dévot mais muet… En trois rencontres, il s’imprègne des traits du vieux religieux, en gardant un mutisme exemplaire. Il réalisa alors chez lui le
fameux portrait, qui fut admiré par toute la région pour la justesse du regard et sa pénétration psychologique.
Et je me dit alors, en suivant le petit chemin indiqué par les rides, que ce silence qui permet de connaître les autres est aussi un moyen de se connaître soit même. Je me sens loin de toutes mes
habitudes, et j’ai l’impression de me regarder d’un peu plus haut, avec du recul. Je vois ce que je suis, je me souviens ce que j’étais. J'imagine ce que je pourrais devenir, malgré moi. «
S’éloigner de tout pour ce rapprocher de l’essentiel ». S’éloigner du bruit pour se rapprocher de nous-même et des autres. La nature se fait entendre.
J’entends une pierre qui résiste face à l’assaut insignifiant et irrésistible d'une herbe folle entrain de germer. Un petit ruisseau lutte contre le froid, tant qu'il bouge il ne gèle pas.
Je marche maintenant dans l’herbe, le silence est presque parfait. Les herbes pas si folles que ça font disparaître comme par magie le bruit de mes chaussures. Plus de scrouitche ? Je m’arrête.
Plus de cling. Le ruisseau est maintenant loin et la pierre abandonne sa lutte. La nature fait silence. Le vent s’est arrêté pour ne pas déplacer les quelques bruits qui restent encore dans
l'air et pour me laisser profiter du calme. Je suis là. Seul. J’existe. Je prends conscience de ce que je suis. Par leurs absences, les autres me manquent et me semblent maintenant indipensables.
La personne que j’aime est là, dans mon esprit. Je peux caresser sa voix au creux de mon oreille. Plus forte et plus discrète que n’importe quel bruit sur terre, je lui chuchote mon amour.
J’entends en souvenir le crépitement de la cheminée qui réchauffe mes synapses.
Je me souviens alors qu’il est bon aussi,parfois, d’être dans le bruit.
C.R.04
----
Ce texte a été écrit suite à une demande de Joseph Moreno pour une publication sur le blog de Cesare Battisti Vialibre (ce site n'est
plus consacré à des travaux écrits, mais est maintenant un relai en faveur de la mobilisation pour Cesare Battisti).
L'occasion pour moi d'essayer d'écrire certains sentiments sur le son, sur le silence, sur des petites choses ressenties qui, bien que personnelles, peuvent peut-être toucher d'autres gens.
Premier d'une collection de sons de cloches (mon audioblog va vous paraître bien éclectique....).
Lorsque vous écouterez ces sons, rappellez vous que les habitants entendaient le même son il y 300 ans...C'est donc un des rares sons de notre histoire parvenus jusqu'à nous intacts.
Ce sont ici les cloches du village d'Aiguilles, dans le Queyras, en plein hiver dans une acoustique enneigée. L'église date du XVIIème sciècle.